Imaginons et jouons avec la fiction que nous permet le conte.
Il était une fois, dans un pays lointain, un homme fort simple et qui exerçait, pour ses congénères, une médecine de proximité. Il était en place depuis fort longtemps et suivait des familles
entières. Pour tous il était un proche et tous lui étaient tout aussi proches. La vie pour les gens du cru n'était pas rose tous les jours et pourtant ils savaient bien que dans les contrées
lointaines, par delà les monts, les vaux ou les mers d'autres peuples vivaient de bien pires destins.
Ils demeuraient dans un royaume qui fut riche et renommé et qui s'enorgueillait de bien des gloires passées mais qui peinait de plus en plus à contenter son peuple. De plus en plus,
l'administration royale cherchait à endormir les consciences et, au fil des jours, le poids d'une crise latente dont on parlait depuis des dizaines d'années écrasait ses citoyens. La situation se
compliquait à mesure que l'emploi se tarissait et que l'argent s'envolait pour payer les dépenses somptuaires d'un appareil d'état sur dimensionné.
Des jours de gloire passés et de la bonne volonté des ancêtres qui avaient combattu, durement, les habitants des royaumes voisins, ils avaient hérité d'un système de solidarité et de
redistribution de richesse qui, en son temps, avait bien fonctionné. Le système était généreux, quasi une providence, mais appartenaient aux temps jadis que notre héros n'avait pas connus, ces
années d'insouciance et de facilité, d'un bonheur simple et facile pour tous sans peur du lendemain dont on parle parfois encore ici et là dans les veillées nostalgiques. Ce système antique
persistait donc encore de son temps mais battait de l'aile et nul ne savait s'il durerait longtemps encore, on craignait pour lui.
Quand il exerçait son métier, il voyait de tout, parlait de tout, avec tous. Il les connaissait bien ses concitoyens, ses frères. Il avait au coeur cette volonté de toujours leur apporter ce
qu'il pouvait et, à sa petite échelle, oeuvrait de son mieux.
Il avait constaté, depuis quelques temps, une dégradation des conditions de vie de ses patients. Il remarquait bien que de plus en plus, en dépit d'honoraires accessibles et en grande partie pris
en charge par la solidarité publique, le flot des doléances s'accroissait, les difficultés financières de beaucoup se faisaient sentir jusqu'au coeur du colloque singulier de la consultation et
les langues se déliaient dans son antre de secrets partagés. Il ne connaissait plus un jour sans que les gars du cru, pourtant de solides gaillards, ou ces femmes-courage ne viennent le voir et
s'épanchent en de lourds sanglots sur ces sorts qui leur échappaient. Il y avait une ambiance de fin de règne et au fil des mots on sentait poindre comme la montée d'une exaspération, un souffle
pré-révolutionnaire. Lui écoutait surtout, parlait parfois, soutenait souvent mais que pouvait-il bien faire de plus, est ce là son rôle ? De plus en plus de questions se posaient pour lui et de
moins en moins de réponses ne lui venaient. Comme les autres, il sentait son monde doucement s'écrouler et, impuissant, le regardait au milieu du tumulte.
Un jour, à la fin d'une matinée de consultation, alors que rien ne sortait de son ordinaire, est arrivé un homme qu'il connaissait bien. Il avait la stature et le charisme d'un homme dans la
force de l'âge mais déjà son cheveu était gris et de profondes rides marquaient son visage. Il n'était pas vieux encore et pourtant déjà plus si jeune. La crise l'avait rattrapé un peu avant les
autres et on lui avait signifié, il y a quelques temps déjà, sa mise en préretraite, sorte de chômage forcé. Il était devenu trop vieux, trop cher, trop peu productif. Il était de trop, tout
simplement.
Sa mise au repos forcé fut pour lui un bien lourd fardeau à porter et du jour au lendemain une bien longue galère lui avait été imposée. Il perdit d'abord le moral, puis sa famille qui vola en
éclat avec son divorce traumatique, et puis vinrent les difficultés financières sans fin qui consommèrent tout son pécule et jusqu'à sa maison même pourtant si durement acquise par une vie de
labeur. Il perdit jours après jours tout ce qu'il pouvait perdre et même jusqu'à son estime personnelle. Il devint ce pauvre erre que notre héros voyait là devant lui, un être rongé par l'alcool
et le temps qui passe trop vite et trop dur sur le pavé des rues. Il vivotait d'aumônes et de minima sociaux parcimonieusement donnés et tout aussitôt bus.
Ce jour là, il était venu consulter pour une broutille, pas même avec un vrai motif. Il voulait parler, juste s'épancher auprès d'un allié sans à priori ni jugement. Il voulait juste une bouffée
d'humanité, dut elle ne durer que 15 minutes. Ils discutèrent, entre hommes, et la conversation, comme toutes autres ici, demeura bien protégée par le plomb su sacro saint secret partagé. De
toute façon, qui y avait il à en ressortir, qui y aurait il à en dire ? Ils finirent et chacun reprit son activité arpentant sans cap les rues ou les tranches de vie qui s'ouvraient à leurs pas.
Ils se revirent la semaine suivante, toujours sans motif, à la demande de l'homme. Il avait une proposition délicate à faire à notre protagoniste principal. Il avait réfléchi et pensé un système
simple. Il se proposait de venir régulièrement sans motif et même sans consommer ce précieux temps médical. En échange de la présentation de ce passe qui lui donnait le droit, comme à tous, à un
accès à la santé illimité et inconditionnel à un professionnel agréé de premier recours, et en remerciement de cet argent facilement généré, lui et notre ami se partageraient le bénéfice restant,
quelques pièces pour chacun en somme. Il lui présenta le projet comme un arrangement avec la morale à peine au delà de la frontière du droit, tout juste un service, une faute vénielle, qui
permettrait à chacun de ne pas perdre au change et à notre indigent de compter sur un petit plus, quasi un petit rien.
L'histoire ne dit pas quelle fut la suite donnée à cette demande, tout juste sait on qu'ils se virent encore chacun dans son rôle mais plus jamais les registres ne font état de leurs discussions.
Je crois bien que ces échanges se sont dilués dans l'histoire, négligemment oubliés par le chroniqueur de ce temps. Du reste, la geste royale dans laquelle j'ai lu cette histoire ne mentionne
même pas s'ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants. Ceci est sans doute une autre histoire.
A ce moment du conte, celui de la morale, que puis je en dire, que pouvons nous en penser ? Chacun interprétera comme il le souhaite et répondra comme il le veut à la fameuse question qui
voudrait savoir ce que nous aurions fait en de telles circonstances quand l'empathie, la sympathie, la compassion s'entrechoquent. Quand, assis sur un système de protection solidaire
autogenerateur d'argent il est possible de passer outre certaines limites pour de petits arrangements qui semblent à petite échelle bien véniels mais qui répétés, amplifiés sont générateurs de
dégâts.
Cette histoire est fictive, sans doute, car elle se passe il y a bien longtemps dans un pays lointain mais qui sait, peut être que de nos jours, dans nos activités nous nous retrouvons projetés
sans le savoir au beau milieu d'un conte dont nous ne sommes pas ni l'auteur ni le narrateur mais, personnages et acteurs, nous vivons sous le joug d'une histoire qui nous heurte.