Mon cher journal.
Je coucherais ici aujourd'hui une petite réflexion anodine qui me vient ce soir suite à un échange que j'ai lu plus tôt sur un réseau social.
Le thème initial traite de la formation des étudiants en médecine et en médecine générale en particulier.
Un argumentaire a particulièrement retenu mon attention car il heurte ma sensibilité et me choque du point de vue de son raisonnement logique. Je le comprends toutefois.
Concrètement, il s'agit pour mon détracteur de présenter comme essentiel une formation dense au lit du patient afin que les étudiants acquièrent expérience et compétence. Il insiste notamment énormément sur la nécessité présentée comme absolue de ce type de formation pour les cas graves et/ou complexes. Il ne comprends pas qu'on défende d'autres lieux de stages que les services hospitaliers et dénigre notamment les stages de trop longue durée en médecine ambulatoire.
Je comprends cet argumentaire et j'en vois la logique. En effet, l'exemple, sa répétition et la confrontation à sa gestion est formateur. L'exemple est, c'est indéniable, statistiquement plus fréquent quand on a créé une sélection et que qu'on a regroupé les cas similaires. C'est le cas, remarque, des patients et de pathologies qu'on regroupe dans des services hospitaliers spécialisés. Donc pour les pathologies concernées et pour les étudiants qui y sont en stage, on peut déduire que le stage est formateur. Si, en plus, les pathologies vues et gérées passent pour être particulièrement graves ou complexe, alors l'apport semble colossal et à tout le moins indispensable.
Mon journal, vois-tu, je comprends bien cette logique. On l'a tous appliquée depuis toujours et pour tous nos apprentissages, rappelle toi des problèmes de maths que l'on résolvait par dizaines plus jeune pour saisir une notion, vois aussi comme l'entrainement régulier est bénéfique pour garder un bon niveau ou, à l'inverse, comme l'oubli est facile quand on ne s'exerce plus.
A toi qui recueilles ma pensée ce soir, j'aimerais toutefois dire mes objections. Puisses tu me permettre d'organiser mes idées.
Comme tu le sais, j'ai en haute estime le métier que j'ai choisi et pour rien je crois je ne reviendrais sur mes choix. Mais j'ai détesté une formation inadaptée et je pense qu'elle doit se réformer.
Contrairement à mon détracteur, je ne pense pas qu'un apprentissage statistique et par l'exemple puisse convenir à la formation médicale, en tout cas pas pour tout, pas tout le temps.
Tout d'abord, je pense qu'on ne pourra jamais se passer d'une solide constitution de connaissances par un apprentissage encyclopédique. Il faut que cet apprentissage se fasse de manière intelligence et orientée. Si je suis convaincu qu'une culture générale étendue est indispensable à tous médecins, je suis tout aussi convaincu que seule une partie plus congrue doit être acquise de manière approfondie, quasi opposable. Ces connaissances sont pour une grande partie des savoirs généraux et de manière plus restreinte des savoirs pratiques. Variables et évolutives en fonction du niveau de l'étudiant elles doivent in fine permettent de certifier par le contrôle de leur acquisition un niveau acceptable. Une formation exigente doit se juger à l'aune de ce qui est exigible de ses étudiants, de la valeur de cette formation théorico pratique.
La formation de médecine générale n'est en rien différente en cela. Des cas simples aux cas complexes, des urgences vitales immédiates aux suivis aux longs cours du premier au dernier âge de la vie, son domaine d'action est seulement plus vaste que les autres spécialités.
Je ne fais pas cas du rôle des stages qu'il soit d'externe ou d'interne qui ont pour moi un rôle marginal dans la formation, en tout cas pas dans leur configuration actuelle. En effet, sauf à avoir la chance de tomber sur un stage "formateur" c'est à dire pourvu de personnel apte et accueillant, de patients "intéressants" et de moyens d'encadrement des étudiants, je ne pense pas qu'ils aient un intérêt autre qu'anecdotique. Ils n'ont pas même pas, du fait de leur manque de variété, d'intérêt dans la découverte des différents modes d'exercice ou des professions de la médecine, spécialités ou non. Vois tu, mon cher journal, je suis intimement convaincu qu'il faut soit dissocier complètement l'apprentissage de la médecine et le vécu des stages soit fixer un cadre très rigide imposant une formation rigoureuse et sur le fond et sur la forme. Il faut alors que ce cadre soit le même pour tous et qu'il satisfasse à l'examen attentif du contrôle final certifiant des connaissances. Autant te dire, puisque je sens la grande difficulté à adopter la deuxième voie, que je ne considère pas jouable ce mode de prise en charge. Pour moi, les stages pratiques doivent se borner à des ambitions limitées dans le second cycle (notamment l'apprentissage de techniques ou savoirs faire fondamentaux et universels) et être résolument orientés vers la professionnalisation en troisième cycle.
J'aimerais insister ici sur la gestion des cas graves et/ou complexes en médecine générale. Comme je te l'ai dit plus haut, il me semble illusoire d'avoir recours aux stages pratiques sur le terrain pour une formation correcte et adaptée. Nul ne peut décemment croire que tous les étudiants peuvent voir et contacter suffisamment de patients atteints de pathologies graves et complexes dans toutes les disciplines et durant le temps de leur formation.
Je te vois bien me demander, mon journal, quelle est ma solution puisque je te l'ai annoncée. Et bien figure toi que je pense Qu'on peut tout à fait bien gérer un patient, même atteint d'une pathologie complexe ou grave sans pour autant en avoir ni l'expérience personnelle ni le vécu, et pour cause, c'est mon quotidien. En effet, prenons l'exemple des pathologies ophtalmologiques. Je n'ai jamais approché d'ophtalmo plus près que celle qui me fit mon bilan il y a des années et ce n'est pas mon seul TP d'optique de 2ème année qui m'a apporté une expérience colossale de la discipline. Et pourtant, j'ai assez souvent à faire à des urgences ophtalmologiques à gérer. Alors que faire ? Et bien c'est très simple et c'est la base de mon cheminement.
Je ne crache pas sur l'expérience acquise au cours de mes stages hospitaliers ou en médecine de ville, ils m'ont permis d'appréhender le fonctionnement général du système. J'y ai aussi acquis un certain nombre de geste, attitudes et autres connaissances passe partout qui me permettent de me débrouiller. Fort de cela et sous réserve de disposer d'un minimum de recul et d'un bagage théorique suffisant, notamment concernant les critères diagnostiques urgents ou à ne pas laisser passer, je soutiens qu'on peut très bien faire et correctement ou prendre en charge son patient ou l'orienter. J'ai une connaissance très théorique de l'ophtalmo mais avec la sémiologie et la connaissance des arbres décisionnels, je me débrouille. L'expérience, sur laquelle je ne crache pas n'est qu'une aide à la réflexion, une facilitatrice, même si elle peut aussi être une bien trompeuse amie. J'estime que la qualité et la compétence d'un médecin réside plus dans l'acte intellectuel qu'il produit plutôt que dans la répétiton sous corticale d'un savoir antérieuremnt acquis.
Donc voici où je voulais en venir, journal, j'espère que tu comprendras le hiatus de compréhension entre le point de vue de mon détracteur et le mien. Je concluerais en te rappelant comme je les détestais ces professeurs qui m'enseignaient des notions à l'aide de cours truffés d'éxpériences personnelles et d'anecdotes et comme j'ai toujours aborrhé ces sommes d'égotisme dans une formation qu'ils desservent. Je n'ai pas d'autre considération pour les tenants d'une formation d'un autre temps basée sur ces bases et même si je les comprends, je les combats et notamment dans ma discipline, plus que toute autre concernée.
